Les chaussures noires
par Renée Robitaille

Ce matin-là, en allant chercher le courrier, Fiona découvre un cadeau emballé déposé sur son balcon. Tiens ? C’est pourtant pas sa fête… Dans le paquet, elle découvre des chaussures noires. Pas de petit mot, pas de carte, rien. Fiona fronce les sourcils.  Les chaussures ont la bonne taille, mais pas tout à fait le bon genre… pointe allongée, talons aiguille… des souliers de pitoune, comme elle a l’habitude de les appeler… Elle les examine. Sous la semelle, gravée dans le cuir comme au fer chaud il y a un insigne, semblable à une petite fourche.  Elle dépose les chaussures sur le coin de la table. Puis elle enfourne un bout de pain et disparaît dans sa voiture pour aller travailler.

 Le soir même, pendant toute l’heure du souper, Fiona  regarde les chaussures. Elle a beau les trouver laides, il y a quelque chose… Elle n’est pas attirée par les chaussures, mais en même temps, c’est comme si elles appellaient son regard. Elle les attrape, les retourne dans tous les sens. Qui peut bien lui avoir offert des chaussures pareilles ? Dire qu’il y a bien des filles qui craqueraient pour une paire de souliers comme celle-là… Elle les enfile. Juste pour voir. L’effet est stupéfiant. C’est pas tant le look, que le confort. Oui, oui, il faut le faire, hein ? Des talons aiguilles confortables… Ses pieds s’y glissent comme dans une pantoufle. Elle s’avance vers le miroir, mais elle s’arrête à  mi-chemin, surprise par une bouffée de chaleur. Un peu étourdie, elle retourne s’asseoir dans son fauteuil. Elle ferme les yeux, ça l’aide un peu. C’est bizarre, elle n’est pourtant pas dans ses lunes… Les chaleurs persistent. Les Caraîbes tempêtent dans son corps. Fiona enlève son veston, mais rien n’y fait, la tête lui tourne encore plus. Elle a juste envie de monter à sa chambre pour se poser, s’étendre dans son lit. Mais les escaliers tournent autour d’elle. Elle a tellement chaud ! Elle ouvre sa chemise. Ça bourdonne dans son cerveau, un bruit assourdissant, ça va la rendre folle ! Soudain, elle ne se contrôle plus : elle arrache sa chemise, se déculotte, lance ses sous-vêtements. Mais qu’est-ce qui lui prend ? Bon Dieu qu’elle a chaud ! Si elle ne se retenait pas, c’est par la fenêtre qu’elle irait se lancer.  

Mais en lieu de cela, elle se dirige vers sa commode, et vide le contenu de ses tiroirs, comme une voleuse. Les vêtements dansent de tous les côtés de la chambre. Puis, elle s’arrête enfin, devant un petit morceau de tissu rouge vif, comme si elle venait de trouver un trésor qui l’attendait depuis des années. Puis elle s’effondre sur le plancher et s’évanouit.

Fiona se réveille quelques heures plus tard, paniquée. Merde ! Il est passé minuit et sa meilleure amie l’attendait pour son party de fête. Fiona essaie de se relever, puis elle voit tous les vêtements étalés autour d’elle, elle se surprend devant sa nudité inexpliquée et là dans le miroir, elle aperçoit ce soutien-gorge rouge, qu’elle ne se souvient même pas d’avoir enfilé, encore moins d’avoir acheté…

Elle s’habille en vitesse et court chez Magalie, qui doit être plus que furieuse d’avoir été abandonnée par sa meilleure amie, un jour de fête. 

Mais quand elle arrive chez Magalie, Fiona se rend compte qu’au contraire, Magalie semble plutôt bien entourée et que la fête ne l’a pas attendue pour prendre ses aises. De toutes façons, ce n’est pas grâce à Fiona qu’il y a de l’ambiance dans un party. Non, Fiona, elle n’aime pas trop les partys. Elle ne s’y sent jamais à sa place. Mais ce soir-là, c’est différent, ne me demandez pas pourquoi, je ne saurais pas vous dire.  Dès que Fiona dépose le pied dans l’appartement de Magalie, les têtes se retournent vers elle. Même la musique semble s’atténuer pour laisser la place à Fiona. Elle se retourne, pour voir ce qui attire tant les regards, mais elle comprend avec gêne que c’est sur elle que tous les yeux sont rivés. C’est pourtant pas SA fête. Magalie brise le malaise, elle se jette maladroitement dans les bras de Fiona et l’emporte plus loin, à l’abri des regards.

Puis elle lui dit à l’oreille, un peu étourdie par l’alcool :

- Mais qu’est-ce qui te prend ? Tu sors d’où, habillée comme ça ?

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

Mais pendant que Magalie cherche les bons mots pour lui répondre, trois jeunes hommes viennent bander les yeux de la fêtée et Magalie est emportée dans la foule d’invités, renversant son verre dans tous les sens.

La soirée s’étale, Fiona observe le brouhaha d’un coin et de l’autre de l’appartement. Elle sent bien qu’il se passe des choses étranges. Elle remarque tous ces regards qui la poursuivent. Pas juste les hommes, non, les femmes aussi.

Ce soir, Fiona a un petit quelque chose qui pétille, qui hypnotise. Mais personne n’arrive à savoir ce qui les attire tant. Ce soir, Fiona est troublante. Même si elle essaie de se terrer dans son coin ou de se confondre parmi les danseurs, les yeux se rivent sur son corps, les corps se massent sur le sien, les bouches lui adressent des mots qui l’étourdissent. Elle a si chaud, elle étouffe, même. De l’air, ça lui prend de l’air ! Elle porte la main à son cou, cherche son souffle, ouvre le col de sa chemise.

Puis, elle sent qu’elle va s’évanouir. Merde ! Pas devant tout le monde… Quelqu’un lui prend la taille, pour la soutenir, l’aider à s’asseoir.  Sa tête bascule, les lumières tournent autour d’elle. On lui amène un verre d’eau. On lui éponge le cou, la nuque, la poitrine même… jusqu’à la naissance des seins. Qu’est-ce qu’ils font là, eux ?

Les seins de Fiona sont si invitants dans ce soutien-gorge rouge… Pas un petit rouge de dentelle innocent, non. Un rouge étincelle, percutant, provocant. Qui aurait pu croire que sous ses habits de sœur, Fiona cachait des sous-vêtements pareils ? 

Frédéric, lui, avait bien remarqué ce petit quelque chose de scintillant chez Fiona. Mais jamais il aurait deviné qu’elle puisse avoir des seins si voluptueux. Ce qui le séduit, c’est cette petite vallée qu’elle a entre les deux seins, il a juste envie d’y glisser les doigts, ou la langue, ou … En tout cas, c’est pas le moment, de penser à ça…

Fiona s’évaouit, sous les yeux et les doigts gourmands des invités.

Quand elle se réveille, elle est chez elle, étendue sur son lit, avec Magalie à ses côtés, et Frédéric, un peu plus loin. Fiona n’a aucun souvenir de ce qui s’est passé, elle se fond en excuses et leur assure qu’elle va très bien, mais qu’elle voudrait rester seule. Magalie elle, n’a qu’une envie, retourner fêter avec ses amis. Alors, Frédéric s’offre persqu’innocemment pour veiller sur Fiona pendant les prochaines heures. En entendant l’offre de Frédéric, Magalie pouffe de rire. Elle connaît Fiona, ça ne marchera jamais… Mais alors, elle croise le regard vexé de son amie et comprend qu’elle a intérêt à retourner à sa fête

Frédéric ne sait pas trop comment rompre le malaise silencieux qui grandit entre Fiona et lui. Chaque fois qu’il croise son regard, il la voit fondre de timidité.

- Elles sont jolies tes chaussures…, lance-t-il.

- Quoi ???

Elle les avait oubliées celles-là !  En tout cas, elles ne sont plus aussi confortables que lorsqu’elle les a enfilées. Elle a tellement dansé, ses pieds ont fini par enfler.

Frédéric s’approche de Fiona. Elle n’a pas la force de le repousser, ni l’envie non plus. Elle le laisse s’étendre sur son corps et lorsqu’il plonge sa langue dans le sillon de son corsage, le désir se répand aussitôt dans le corps bouillant de Fiona. Leurs vêtements se heurtent à leur passion, la chemise de  Fiona s’envole enfin pour laisser toute la place à ce fameux soutien-gorge qui fait chanter les âmes, d’un rouge si charnu, si sensuel que Frédéric sent son corps entier frémir, comme un adolescent qui flirte avec l’amour. Son sexe bat la chamade dans son jean trop serré. Si ça pouvait donc déchirer comme dans les films !  La jupe de Fiona se retrouve suspendue au lustre de la chambre, ses sous-vêtements disparaissent derrière la commode et lui, détache enfin sa ceinture, laissant libre cours aux doigts gourmands de Fiona. Leurs corps s’entremêlent encore et encore. Mais, leur passion se fige lorsque Fiona aperçoit, au bout de ses jambes dressées jusqu’au ciel, ses chaussures noires qui semblent se moquer d’elle. Elle secoue les chevilles pour balancer les chaussures, par la fenêtre s’il le faut. Mais les chaussures ricanent.

- Tant pis! , qu’elle se dit.

Et leur fougue reprend de plus belle. Frédéric la reçoit inlassablement. Mais les aiguilles des talons noirs heurtent Frédéric, lui perforent la peau. Alors, c’est lui qui se redresse, pour lui enlever ses chaussures. Il tire et tire. Mais les pieds de Fiona sont si enflés que les chaussures lui collent à la peau. Frédéric pouffe de rire, mais Fiona elle, se sent vraiment ridicule. Nue comme un vers, chaussée comme une putain…         

Et c’est alors que Frédéric a un haut-le-coeur. Il pousse un cri d’horreur et détourne vite les yeux de Fiona. Affolée, Fiona cherche ce qui l’a ainsi effrayé puis voit à son tour le cauchemar qui s’offre à ses yeux. Les jambes de Fiona sont aussi velues qu’une jument. De longs poils brunâtres serpentent autour de ses mollets, dégageant une forte odeur d’urine et de sexe entremêlées. Frédéric se recule, il voudrait disparaître en courant, mais la pauvre Fiona a l’air si effrayée… Il reste pétrifié contre la porte, ne sachant que faire.

Fiona cherche son souffle, les chaleurs reprennent, elle se cache les jambes sous les couvertures et complètement hystérique, elle ordonne à Frédéric de la laisser tranquille. De ne plus jamais venir la voir.

Ce qu’il fait volontiers.

Au petit matin, Fiona est toujours dans on lit, terrorisée. La situation ne s’est pas améliorée. Pas du tout. Ses cuisses ont changées de formes, des muscles puissants ont pris tout l’espace sous sa peau. Une peau devenue rude, épaisse comme le cuir. Ses os se sont courbés, ses genoux ont laissés place à un cartilage étrange, arqué vers l’arrière. Ses deux jambes sont recouvertes par des milliers de longs poils rebutants. Et l’odeur qui en émane est presque écoeurante. Ça pue l’animal en rut, partout dans la pièce.

Et les fameuses chaussures noires restent indélogeables. Fiona se lève de son lit, mais elle tombe. Ses pieds la font souffrir. Terriblement. Un bon bain lui fera du bien. Elle doit réussir à enlever ces maudites chaussures ! Dans la baignoire, tous les poils de Fiona s’étalent comme une araignée tissant sa toile. Et les chaussures lui mangent les pieds.

Tout à coup, on frappe à la porte. C’est Frédéric. Qui vient voir si elle va mieux. Mais la voix de Fiona reste figée dans sa gorge. Frédéric insiste. Puis au bout de quinze minutes, il repart, déçu.

Alors, Fiona enfile un grand manteau, et sort dehors avec une petite valise. Elle boite considérablement, mais réussit à se rendre jusqu’à sa voiture. Et elle conduit loin, jusqu’au creux de la forêt, là où plus personne ne pourra jamais la trouver.

Enfant, elle venait souvent jouer ici, dans le petit campe de trappe de son grand-père. Mais aujourd’hui, n’y viennent que les mulots et les araignées. La porte d’entrée est légèrement coincée et Fiona s’y prend par trois fois avant de parvenir à l’ouvrir, dans un coup sec. Accusant le coup, le petit crucifix suspendu au cadre de la porte se décroche de son clou et tombe sur les pieds douloureux de Fiona. C’est alors qu’une vapeur puissante s’échappe des chaussures noires,  Fiona s’écroule de douleur sur le plancher de bois. Et comme par enchantement, les chaussures tombent enfin des pieds de Fiona. En fait, ce ne sont plus vraiment des pieds. Sa peau est recouverte d’une épaisse couche de corne. On dirait plutôt des sabots. Des sabots de bouc, plus exactement. Fiona n’a même plus la force d’être horrifiée. 

La douleur disparaît doucement. Et les chaussures déformées agonisent là, au milieu de la pièce.

Les heures passent. Fiona a du mal à prendre une décision. Elle doit trouver un moyen de se débarrasser de ces jambes animales. Elle attrape finalement la hachette, suspendue au mur, à côté des pièges et des collets à lièvres. Elle ouvre sa valise, en sort une bouteille de wisky et des morceaux de cotons blancs, finement découpés. Elle avale plusieurs lampées de liqueur, désinfecte sa hache avec le fond de la bouteille. Peut-être qu’en se coupant les orteils, à la limite, un pied, le mauvais sort va se rompre ? Elle soulève la hache, prend une grande inspiration, puis éclate en sanglots et laisse tomber l’arme tranchante au plancher. Puis elle relève la tête, les yeux rougis par les larmes et les joues par l’alcool. Et elle contemple le ridicule de la situation dans le vieux miroir accroché au mur à côté d’elle. Mais son reflet n’y est pas. Non, ce qu’elle voit dans ce miroir, ce sont les chaussures noires, caressées par des mains. Des mains griffues, dans un corps d’homme.

L’homme est nu, il sourit à Fiona. Elle baisse les yeux. Il a les jambes aussi velues qu’elle, des sabots à la place des pieds et des cornes sur le crâne. D’une voix caverneuse, l’homme lui dit :

- Tu ne vas quand-même pas t’amputer les jambes pour quelques petits poils ?  Vous les femmes modernes, vous ne comprenez vraiment rien à l’aspect aphrodisiaque du pelage…

Fiona est pétrifiée, elle cherche la hachette du bout des doigts, mais le diable la réduit en cendre, d’un seul regard, arrachant un cri de surprise à Fiona.

- J’ai un marché pour toi, lui lance le diable. Je te redonne tes jambes de fée… en échange d’une maîtresse. D’abord, c’est toi que je veux. Je t’ai offert un cadeau, tu l’as honoré, maintenant tu es mienne.  Tu combleras tous mes désirs pendant 24 heures. Puis, ensuite tu seras libre. Jusqu’à notre prochain rendez-vous, où tu devras me livrer une nouvelle femme, et assouvir tous nos désirs.

- Jamais ! Autant mieux me couper les jambes que de coucher avec le malin !

- Comme tu voudras… Mais sache que l’enfant que tu portes, naîtra avec le même aspect que toi, les cornes en plus. Frédéric en serait bien désolé n’est-ce pas ?

*  *  *

On raconte que Fiona n’a pas réfléchi très longtemps au marché proposé par le diable. Désespérée, elle a fermé les yeux et s’est livrée à lui. Corps et âme.

Et au matin, ses jambes étaient redevenues comme avant. Enfin presque. Parce que sous la plante des pieds, gravée dans sa chair, on pouvait deviner une petite fourche.  

Frédéric et Fiona ont élevé leur petite fille dans la tranquillité de leur foyer, sans jamais plus évoquer l’histoire des chaussures noires.

Mais encore aujourd’hui, à chaque pleine lune, Fiona disparaît au cœur de la forêt, pour remplir son devoir. Elle y rejoint les épouses de Satan, pour se livrer à la cérémonie secrète du Sabat, où des dizaines de femmes se déguisent, se grisent, dansent, en transe, invoquant leur amant. Et lorsque le Malin se livre enfin à elles, les sorcières l’engloutissent tour à tour dans une orgie de corps et de cris, jusqu’à en tomber d’épuisement.

    

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